KAKEMONO
Bénédicte Ramade, Critique d'art, Paris, 2006
Le système du rhizome offre certainement l’image la plus juste pour illustrer et comprendre l’hybridation artistique de Qubo Gas. Le rhizome et son évolution par radicelles et tiges aériennes adventives agencée en réseau, se comprend dans une dynamique mouvante sans commencement ni fin. La pratique du trio lillois composé en 2000 tenant davantage du principe botanique que
deleuzien du rhizome, l’écriture d’un texte généalogique se révèle de facto inepte. Les images dessinées ou imprimées de Qubo Gas traduisent un débordement, un plaisir à démultiplier les directions, à évincer les hiérarchies entre médiums, à bousculer les ordonnancements, à privilégier les contacts ; toute représentation de leur univers ne peut être dès lors qu’un instantané. Dans le
jardin chinois traditionnel, il est impossible au promeneur d’en saisir la composition d’ensemble, l’opération ne peut être que mentale, la vue, elle, se laissant prendre dans le mouvement et la fantaisie, conduite par la dissymétrie et l’irrégularité. L’art de Qubo Gas peut se raconter, s’articuler dans des symboliques ou des référents mais la multiplicité de ses visages débridés et
imaginatifs font penser à un jardin de cypéracées traçantes peint par un maître du kakemono. Il leur fallait un lexique, un ensemble d’indices qui refléterait leur méthode en rhizome, un peu comme une pépinière de phrases et de qualificatifs.
Hybridation
* forme : Morgan Dimnet et Laura Henno ont tous les deux perfectionné leur formation artistique à l’école du Fresnoy, spécialisée dans les techniques les plus sophistiquées de l’image numérique et filmique. L’informatique est une des composantes fortes de leurs premières années de collaboration. Connectant un style graphique très « fait main » à la technologie sonore de Jeff
Ablézot, le trio a généré un jardin numérique Shimmy shimmy grass en 2003-2004 puis une fresque digitale l’année suivante, Uki-yo. On leur doit également dans un esprit ludique Crayon magic, un logiciel de dessin animé de sons, édité en 2006 par leur maison d’édition personnelle, Smalticolor.
* pratique : Le vocabulaire des formes dessinées, crayonnées, coloriées, peintes sur papier ou sur écran constitue le substrat de départ, un terreau extrêmement fertile à partir duquel ont été composé des espaces numériques à l’élaboration technique complexe. Pour Shimmy shimmy grass, cent cinquante espèces ont été recensées, vivant uniquement dans un espace numérique
activé le temps d’une exposition ; elles apparaissent, croissent puis fanent au gré du climat ambiant. Haute technologie et simples dessins s’hybrident dans ce jardin de synthèse, oeuvre emblématique de Qubo Gas, récompensée au festival d’art numérique de Split (Croatie). Leur art pare l’électronique de sensations poétiques ; de l’artifice naît le sentiment de nature sauvage, un
écosystème émouvant.
* faire : L’hybridation vient de la pratique même, dans le savoir-faire qui emprunte autant à des opérations informatiques telles que le copier-coller qu’au dessin basique au gros feutre coloré. L’acte de prélever dans une image ou un texte une portion pour la copier à un autre endroit ou dans un autre document s’est exprimée littéralement dans les tous derniers travaux de Qubo Gas.
Dans le mural réalisé à la galerie Anne Barrault, Dainty Dotty, une « forêt » d’arbres, d’arbustes et autres végétaux dessinés au traits et découpés avec minutie se sont retrouvés collés au mur, faisant intrusion dans la planéité du dessin. De même manière que l’on travaille par couches, par épaisseurs ou surfaces successives pour composer une image sur photoshop, le collage
exubérant Mille-feuilles procède de cette fusion de feuilles comme ils jouent sur les mots avec ces dizaines de bouts de papiers colorés comme autant de boutures dans un jardin mis à plat.
* style : Qubo Gas ballade ses pointes d’un dessin très archaïque à des caractéristiques très japonisantes raffinées sans quelles soient précisées ou référencées, d’un langage limpide à une codification extrême, les deux nous échappant avec la même certitude. La planéité, l’absolue éviction de toute tentative de volume ou de profondeur, constitue le principe unificateur de cette
hybridation stylistique de trois mains.
Ambidextérité
Dans un jeu de va-et-vient permanent, Qubo Gas concrétise ses dessins sous formes de tirages numériques sur papier, de délicats Duratrans, sans renoncer à l’unicité d’un dessin sur vélin ou à même les parois d’une galerie, d’un centre d’art. Cet art à trois mains croise et décroise les filtres, tantôt direct, de la main à la surface, tantôt scanné, usant des techniques et prouesses de
softwares, articulé à des sons, des mouvements, Qubo Gas n’assujetti pas, n’arrête pas sa pratique du dessin à une seule forme physique. Avec cette mobilité qui ne tient en rien à l’indécision, le groupe formule une qualité temporelle et spatiale. Les paysages les plus récents –Bullbaba, Kaohikaha ou Grrrimley land -fonctionnent comme des instantanés. Ne ressentant jamais la
contrainte bi dimensionnelle du papier, les lignes construisent aussi sûrement qu’avec un programme numérique, un environnement dynamique, qui déborde largement du cadre.
Hortus conclusus
Shimmy shimmy grass refuse tout contact physique, il se retire à la promenade, encagé derrière une paroi translucide, protégé par ses pixels. Le jardin virtuel de Qubo Gas initié en 2003-2004 est une chose défendue, du sauvage, de l’herbe folle bien protégé. L’hortus conclusus, c’est le jardin clos de la Renaissance, symbole de la virginité mariale, une image du paradis, une perfection. Malgré son aspect désordonné et impur, Shimmy shimmy grass est le fruit d’une ordonnance à la perfection. Avec ces cent cinquante spécimens et autant de sonorités ce jardin vit au gré des aléas climatiques grâce à un programme perfectionné qui récupère en temps réels des données météorologiques et règle la croissance de ce microcosme végétal. Ce jardin défendu recèle un potentiel infini : fougères, champignons, mauvaises herbes poussent de façon aléatoire, libre. Cette nature folle, fruit d’un agencement précis de données peut permettre en toute rigueur cette fragile croissance naturelle, soumise à la température, l’ensoleillement et l’hygrométrie. Transitoire, ce jardin unique, in situ, offre son éphémère fertilité et exubérance à un infini idéal.
S’il peut être interprété comme le fantasme d’une nature recomposée et rejouée selon un scénario d’anticipation, le jardin clos de Qubo Gas offre surtout une surface de projection spirituelle, la conception d’un espace mental de reconfiguration au monde.
Calligraphie
Les membres de Qubo Gas dessinent comme des calligraphes, avec un plaisir du trait, un art de la ligne qui vient écrire des paysages, des mondes végétaux en mouvement. Leur alphabet qui tient autant à une esthétique extrême-orientale qu’à une graphie naïve et enfantine active des compositions poétiques à lire plus qu’à regarder. Mais la dimension décorative du raffinement
calligraphique implique une statique incompatible aux univers mouvants et dynamiques du groupe. Le trio a commencé sa collaboration en 2000, à une époque où la scène française contemporaine redécouvrait le dessin, le « fait-main », un certain goût pour un savoir-faire, une présumée authenticité. Une pratique liée aussi à une génération dépourvue de moyen de production, pour
qui le dessin reste un moyen d’expression simple à produire et diffuser. Qubo Gas s’est lancé dans le dessin par sa conversion numérique et sa mise en mouvement dans une complexité numérique plutôt anachronique. Une originalité qu’ils ont su convertir en 2005 à un moment où le dessin s’est banalisé, presque galvaudé. En effectuant un retour au dessin pur, simplement sur papier,
en assumant l’unicité alors que nombre d’artistes se tournent vers la P.A.O. dans un souci de multiplicité, Qubo Gas déjoue la donne et contourne une lassitude envers ce médium. En s’emparant des cimaises de la galerie Anne Barrault, le trio a converti tout en le préservant le caractère dynamique, instable, éclectique et explosif de sa pratique graphique numérique. Eclatant toute
structure, Dainty Dotty a envahi la surface pour mieux y proliférer, comme un jardin spontané ou un paysage à la perspective contrariée, synthèse, fusion temporaire et temporelle des multiples outils, techniques et formes élaborées par chacun des membres du groupe.
Monde mouvant
Uki-yo, fresque digitale et musicale évolutive régie par un algorithme et créé en 2004 emprunte son nom à l’une des formes majeures de l’art japonais développé entre les 17e et 19e siècle, le Ukiyo-e, littéralement « images du monde flottant ». Ces images peuvent autant être des portraits de belles jeunes femmes à connotations érotiques, des portraits d’acteurs de kabuki que des
paysages notamment sous l’impulsion d’Hokusai au 19e siècle. À l’époque, le genre connaît un engouement particulier, les frontières de l’Empire étant fermées sans pour autant réfréner le goût des japonais pour le voyage et le dépaysement. Si la fresque digitale de Qubo Gas se réfère explicitement à cette période par son fonctionnement et son titre, formellement on peut davantage
rapprocher la structure paysagère des paysages chinois du 12e siècle. Antagonismes de pleins et de vides, mondes flottants sans perspectives centrées, sans illusion de profondeur, dans un déroulement latéral, ligne de force de la fresque projetée sur une surface de verre laiteuse, ils ont inspiré les paravents nippons peints au 17e siècle. Uki-yo compose un paysage aléatoire et
perpétuel, régi autour d’un répertoire de formes simples et foisonnantes, oscillant entre des feuilles noires et un crépitement acide multicolore. Le déroulé harmonieux et gracieusement articulé à des sons électroniques s’interrompt, se déchire, collapse pour des raisons mystérieuses au spectateur pris dans sa contemplation. La placidité et le ravissement béat ne sont pas credo pour
Qubo Gas qui prend un malin plaisir à faire d’haïku japonais, épigramme de dix-sept syllabes, le perturbateur de ce paysage qui s’annonçait idyllique. L’haïku fonctionne traditionnellement en ponctuation des haibun, une prose poétique souvent dévolue au récit de voyage mais ici, certains des quelques mots qui constituent ces équilibres poétiques agissent comme des fauteurs de
troubles dans le programme algorithmique basé sur un principe de mots-clefs associés à des formes. Lorsque ces dernières rencontrent le mot dans un haiku, les dissensions apparaissent avec autant de discordances sonores. Puis le paysage reprend dans son lent travelling latéral, en perpétuelle mutation. L’onirisme ravageur est en marche sans entretenir aucune mièvrerie, conscient
de l’incertitude de sa route.
Principe d’incertitude
La beauté des compositions graphiques de Qubo Gas laisse cependant poindre l’inquiétude, celle d’un effondrement, d’une tragédie. Images arrêtés sur une surface blanche, mur, feuille ou écran, elles tiennent une tension qui déborde largement du cadre des intentions. Les tourments agitent le cours des dessins ou des actions et empêchent les oeuvres d’être simplement jolies. Ce
temps arrêté, suspendu ne ménage aucun repos pour l’oeil. Bullbaba, Spotted vert, Criply Mounteen, Cripple Crow, Gribble, cinq dessins de format panoramique , ont initié des formes tourbillonnantes et sombres sans être plus explicites, mais qui viennent agiter une surface et sa compréhension, invitant à un voyage atmosphérique tendu sur les chemins du sublime dans sa conception
classique. Au bord de la rupture, dans un équilibre précaire.
Végétation adventive
Les plantes et autres élucubrations végétales rampent surgissent spontanément et se développent dans toutes les compositions : arbres nains, fougères, cypéracées traçantes, champignons, spores lumineuses, leur invasion n’est pas forcément sympathique. La colonisation chromatique du fond blanc s’accompagnent d’une marche sonore envahissante au gré des opérations. Lorsqu’ils
s’attaquent aux murs, leur méthode est infaillible entre exercice imposé d’une stratégie de la projection et programme libre, débridé et pourtant sérieux, débordant par les extrémités toute logique. Le mur est une prairie à laquelle s’attaque tout un univers prêt à fleurir et à pulluler qui même dessiné continue d’être bruyant. L’entreprise tentaculaire occupe toute surface plane, non pour
y ancrer une illusion mais bien élaborer un monde parallèle onirique et chimique. Visions acidifiées, psychotropes, les paysages imaginaires et flottants de Qubo Gas ne cherchent pas à reproduire un quelconque effet hallucinogène, ni ne singent la représentation, mais s’affirment dans la présentation d’un monde mouvant, insaisissable par bribes comme si l’ordinateur ne contrôlait plus
une éclosion de pop-up déchaînés sur l’écran, fenêtres intempestives, principe adventif de synthèse pour une nouvelle façon de jardiner.
Paysage
Le paysage, à son origine, était forcément un tableau, un morceau de pays qu’on jugeait digne d’être peint, pittoresque. Souvent pastoral, composé avec soin en atelier au cours des grands siècles, le paysage devint un genre majeur avec le Romantisme au 19eme siècle. Entre observations scientifiques et envolées spirituelles, les toiles et dessins croquaient des territoires de moins en
moins hospitaliers, à la recherche du sublime. Un émoi nourri d’effroi, une impression impérieuse définis par Edmund Burke qui fit de la montagne et des océans autant de sujets d’intérêt. Puis la photographie s’empara du paysage. Plus pragmatique, on la destina à un recensement des territoires, une documentation du monde. A l’orée de la modernité, représenter le territoire de façon réaliste n’était plus vraiment de mise et le paysage s’enferma pendant un temps dans le genre documentaire. Les années 1960 allaient lui offrir un nouveau salut. La conquête de l’espace apportait un regard neuf sur la terre. Les artistes sortaient des galeries, à la rencontre de la nature qu’on appela alors environnement. Les artistes parcouraient, mesuraient, sculptaient des lieux, jouaient avec les éléments concourant à un retour en grâce du paysage. Des photographes comme Stephen Shore se sont mis à l’arpenter, à enregistrer leur contexte. Le pittoresque a changé de teneur. Des paysages de banlieues, des horizons sans qualités, le vrai paysage sans traitement de faveur. Où sommes-nous ? Le paysage répond à cette question parfois crûment. Il n’est plus toujours aussi beau, l’artiste n’aspire plus à une complaisance esthétique. A l’ère de la globalisation, les déplacements accélérés appellent plus que jamais le paysage à attester de la présence de l’humain sur terre. Son regard, le cadre qu’il appose sur les territoires, devient un paysage. Se suffit-il à lui même ? Parfois, mais les artistes d’aujourd’hui aiment aussi doubler leur œil d’une dimension critique. Dans les paysages fissurés de Qubo Gas, les belles images animées ou flottantes cachent une violence qui rompt avec une probable confrontation visuelle de complaisance. La luxuriance se fait invasion agressive et inexorable, les couleurs frappent par leur acidité irritante, les formes naïves dissimulent une vraie dextérité. Comme une plante carnivore ou une habileversion synthétique, les natures paysagères ou botaniques dessinées restent toujours au bord du joli sans jamais y succomber, consciemment ironiques. Loin des recensements sur pellicule, des expéditions fantastiques aux antipodes ou des machineries à la conception quasi scientifique qui fleurissent dans l’art de ce début de siècle avide de sensibilités et d’informations dans un réflexe narcissique, les dessins de ces paysages à double fond offrent des sensations de paysage sans artifice, un glissement géographique qui ne passerait ni par la s(t)imulation, ni par la reproduction. Comme un paysage de substitution ou un jardin botanique, les élucubrations graphiques dressent un territoire mouvant où il est permis de s’aventurer comme on pénètre une terre inconnue, sans romantisme de surface, suranné et fade, mais comme on frissonne aux abords d’une forêt ténébreuse. Du sublime en bocal, une climatologie de galerie, des panoramas par procuration sans une once de nostalgie vis-à-vis d’une nature qui n’est pas forcément le sujet. Le paysage « qubique » est avant tout de la synthèse, du synthétique, une vue de l’esprit.
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