| images biographie écrits - livres Heidi Wood à la planète magique, exposition 2003 Los Angeles, exposition 2005 date limite de consommation, exposition 2008 |
| PROPOSITION D'ACCOMPAGNEMENT Dans les Serving Suggestions, le tableau est réduit à n'être qu'un des éléments d'un dispositif. Cette opération de " réduction " ne suit pas la pente minorante du mot mais correspond plutôt à son versant culinaire. Faire épaissir par évaporation. Peint pour lui-même, le tableau est ensuite intégré à un décor. Un environnement est construit qui lui servira de réceptacle. S'opère alors une véritable mise en scène. Une construction de situation. Des " images " sont ainsi produites par assemblage d'éléments disparates : tableaux, meubles, papier peint, linoléum, moquette, plantes, accessoires... selon une logique modulaire (combinaisons, reprises, chassés-croisés...) Pour Quotidien aidé (LES LOCATAIRES), (première occurrence publique de ces Serving Suggestions), Heidi Wood avait " investi " la borne d'accueil de l'exposition, conjuguant ainsi différentes problématiques : conçue pour ce lieu particulier, cette intervention proposait un espace utilisable et utilisé ainsi qu'une image puisque l'ensemble était bâtit en fonction d'un point de vue et de jeux de masses, de formes et de couleurs. On y décelait déjà les multiples ramifications de ce projet alors en germe : l'attention portée au décor, au fonctionnel, à l'image, au publicitaire. Ces Serving Suggestions se développent à mi-chemin entre des reconstitutions/propositions d'intérieurs et des corners de magasins de meubles ou de catalogues de ventes. Par là, la question de la consommation de l'art affleure. Les corners proposent en effet des espaces désirables, des espaces d'identification et d'appel supposés inciter le consommateur à l'achat. Ce qu'on appellera le devenir-décoratif de toute uvre d'art est ici assumé et revendiqué jusqu'à en faire un des ressorts créatifs du projet. Bien que réalistes ou vraisemblables, les espaces conçus sont véritablement fabriqués. Artificiels. Ceux qui m'intéressent tout particulièrement sont ceux qui dérapent. Qui signalent par de petits décalages leur qualité de simulacres. Ceux qui évoquent l'utilisabilité mais où les meubles, trop bien rangés, posent. Ceux qui sont en proie à des déformations optiques, où la perspective est accentuée. Ceux qui proposent comme des vues aberrantes issues d'un magazine de décoration. Ici, le tableau est trop proche du mur, là, de la table. Dans cet autre, le papier peint s'arrête net, ne couvrant que partiellement le mur. Dans celui-là, la combinaison des modules défie les lois du bon sens. Ils opèrent comme une mise à mal de l'efficacité attendue dans une logique communicationnelle et publicitaire. Comme de légers accrocs au spectacle. Ces défaillances internes ne sont pas immédiatement repérables. Elles minent la transparence de ces images. Produites aujourd'hui ces images dialoguent forcément avec d'autres qui leur sont contemporaines. Je pense particulièrement, et cette position est totalement revendiquée par Heidi Wood, aux photographies de mode et de décoration d'intérieur. Bref, à ce retour que les formes des années 60/70 ont effectué ces dernières années dans notre champ visuel. On assiste à l'adéquation momentanée entre un univers pictural (l'esthétique développée depuis plusieurs années par Heidi Wood) et un mouvement de masse, social, éphémère, une mode (qui donc participe de la logique du spectacle, de l'argent, de la consommation, etc.). Cette rencontre inscrit ses recherches picturales dans un contexte plus large que la simple Histoire de la peinture. Ou plutôt envisage la pratique comme enclose, connectée avec le monde. Le recours à cette esthétique dépasse laspect conjoncturel. Elle est celle d'un temps révolu, un rappel du modernisme triomphant, de la consommation optimiste. Qui déjà à l'époque de son apparition reprenait et abâtardissait les recherches formelles des avant-gardes. Heidi Wood interroge à sa manière le dialogue historique entre l'abstraction géométrique et les arts décoratifs (dialogue qui, de Mondrian à Vasarely, a connu de nombreux avatars), mais celui-ci est désormais vide de toute implication utopique, de projet de révolution sociale. Les formes aujourd'hui épuisées du modernisme sont interrogées du point de vue domestique. Comment faire avec cette histoire ? Frank Lamy Août 2001 __________________________ En 1997, quand je rencontrai Heidi Wood, elle se livrait un travail de sape des formes d’un modernisme mâle et conquérant, envahissant la sphère visuelle. Ses polyptiques annonçaient les développements récents de son œuvre. J’aimai cette mise en crise des idéologies dominantes en l’indexant sur des fondements picturo-linguistiques. Cette mise en équivalence des verbes irréguliers anglais (le système, la règle, l’exception) et l’invention de formes abstraites évoquant des versions abâtardies du modernisme filtré à l’aune du tout design, du tout graphique, participait déjà de ce troisième degré qu’évoque Stephen Wright, une sorte de troisième voie. Un grand tournant s’est opéré en 2001, pour l’exposition « quotidien aidé (LES LOCATAIRES) », avec l’apparition des « Serving Suggestions » (que l’on pourrait traduire en français par suggestion de présentation). A partir de ce moment, elle travaille et questionne les relations complexes, fragiles, contradictoires, futiles, nécessaires, intimes, forcées… entre le tableau et son alentour. Cette réflexion, fort bien analysée par Philippe Coubetergues, passe par différentes étapes. Le tableau n’est plus seul, il est accompagné, présenté, mis en valeur. Un décor pour un tableau, un tableau pour un lieu, une mise en scène fugace pour une photographie, une exposition… Reliant monstration et stratégie marketing, elle mêle les registres économiques et décoratifs, les niveaux de lectures, pelliculant un véritable mille feuille. Une question essentielle se posait déjà : où, exactement, se situe l’œuvre ? Dès ce moment, le travail d’Heidi se construit sur un trouble. Il est confus. Je veux dire par là qu’il occupe un terrain troublé et qu’il joue de la confusion. Des genres et des attitudes. Brouillant délibérément les pistes, elle accorde autant d’importance au tableau, sa mise en scène, son décor, les éléments qui l’accompagnent, la trace de sa mise en scène, etc. Ses expositions jouent de ces accumulations de strates de natures diverses, procédant ainsi à une forte perturbante (pour le puriste) dé-hiérarchisation des valeurs. Dès lors, c’est à un art de projet, un art d’attitude qu’elle s’adonne. Peu à peu sortant du confortable cadre domestique où elle a pu expérimenter et fonder sa réflexion, elle se confronte à l’espace public (Paris 10e arrondissement, Los Angeles, Budapest…). Quelques excursions dans des vitrines de magasins avaient déjà amorcé le processus. Mais, renouant peut-être avec les préoccupations des avant-gardes (pour qui on le sait structures sociales et formes étaient fondamentalement liées par l’idéologie) elle décide d’infiltrer le réél à la manière d’un spam. Aujourd’hui, son attachement se porte plus précisément aux formes vulgaires, vernaculaires de la culture visuelle mondialisée. Jouant des pouvoirs de l’image, elle œuvre entre fiction et réalité, précisément à cet endroit là, sur cette frontière indiscernable. Elle s’installe au cœur du symbolique. Et c’est de l’authenticité dont il est fondamentalement question.
Frank Lamy L’environnement urbain est comme une boîte de Petri, un creuset permettant de retracer les profondes transformations survenues depuis le début du xxe siècle et l’apogée du modernisme occidental. Partez pour n’importe quelle grande ville, de Bruxelles à Bucarest et plus loin encore, et vous y trouverez immeubles d’habitation, bâtiments publics, universités et toutes sortes d’infrastructures sociales désormais pris dans de gigantesques bannières publicitaires ou convertis en panneaux d’affichage surdimensionnés vantant des montres, parfums ou autres produits de luxe. Les zones industrielles qui face au néolibéralisme des années 1990 étaient en proie à l’obsolescence villes portuaires telles que Gdansk ou Hambourg et autres pôles industriels tels que Kaunas connaissent aujourd’hui une seconde naissance, ressuscitées au milieu d'économies de services mondialisées et d’industries soi-disant créatives dans le but d’en faire des sites touristiques ou des parcs d’attractions historiques. Des lieux qui deviennent ensuite moteur de consommation, conçus non plus pour être appréciés dans l’instant, mais de sorte qu’on les photographie pour se les remémorer plus tard au travers d’anecdotes. L’art, ou du moins la culture visuelle, joue dans ce mécanisme un rôle essentiel, comme le suggère le travail d’Heidi Wood. Les images abstraites qui ont constitué ces dernières années la base de sa pratique artistique, et notamment la série sur laquelle elle travaille actuellement, puisent dans cette façon qu’ont les entreprises publiques et privées de laisser entrevoir un peu de leur environnement local à travers logos, accroches visuelles et autres photos-souvenirs. Les symboles ou « pictogrammes » d'Heidi Wood imitent les monuments de l’industrie moderne (grues, usines, miradors), les réduisant à des formes schématiques tout comme les cartes postales (ou les biennales artistiques, d’ailleurs) réduisent un lieu à des emplacements-clés ou à des points de vue appelés à être appréciés par un public non local. Les résidences d’artistes à l’image de celle que Wood a organisée à Brème en septembre et octobre 2009 et qui a d’ailleurs permis de poser les bases du travail présenté dans cette exposition peuvent se voir attribuer une valeur d’usage équivalente, dans la mesure où elles insufflent dans une pratique artistique « étrangère » un sens « local », que l’artiste peut par la suite disséminer dans le monde entier au gré de ses expositions. De ce fait le « local » devient aussi un souvenir mobilisé, si l’on peut dire, à l‘instar de ces assiettes bleues qui font fureur en Allemagne, et que Wood reproduit ici dans une commémoration des périples d’un voyageur en terrain inconnu. L’abstraction caractéristique des mouvements d’avant-garde et de néo-avant-garde européens de Wassily Kandinsky ou Albert Renger-Patzsch à Bernd et Hilla Becher et la vision qu’ils nous offraient d’une industrie au bord du déclin dans les années 1960 constitue aujourd’hui la lingua franca de la société de consommation contemporaine. C’est cette abstraction qui permet de baliser « le local » et « le social », qui fait de nous la cible des publicités affichées sur les façades ou que l’on poste avec ce petit mot jubilatoire écrit à un ami pour déplorer son absence, à mesure que sont définis les paramètres de la subjectivité contemporaine. Les pictogrammes, assiettes bleues et panneaux signalétiques que réalise Heidi Wood sont clairement empreints d’une dette comparable envers les industries créatives « corporatisées ». Pourtant, plutôt qu'une simple répétition ou capitulation, il convient de considérer sa pratique davantage comme une sur-identification à ces constructions ; une esthétique de l’imitation qui sous-tend une tendance significative de l’art contemporain dans sa quête de nouveaux moyens de négociation avec le néolibéralisme. Le travail d’Heidi Wood, tout comme celui des Yes Men ou de RTMark ou même du collectif IRWIN avant eux, exagère de façon délibérée les processus et aspects des régimes esthétiques néolibéraux, ce qui a pour effet d’ouvrir une brèche dans la mince frontière qui sépare la critique à l’encontre d’un régime et la complicité que l'on peut entretenir avec, ou qui distingue une subjectivité imposée d’une subjectivité souveraine. C’est dans cette sorte d'« entre-deux » ouvert que se situe l’exploration des conditions contemporaines et de la mnémotechnique du présent à laquelle s’adonne Heidi Wood, et qui ne peut être imputée à aucun positionnement politique ou culturel particulier, si ce n’est celui relevant de cette denrée bien trop rare en ce jour : une curiosité intentionnelle pour le véritable positionnement de la culture, pour les messages qu’elle peut fournir et le public qu’elle peut cibler, au sein des sphères urbaines néolibérales.
Anthony Gardner _____________________________________
La prestation Heidi Wood relève d’un concept qui s’est précisé au fil des années pour s’affirmer en définitive comme une référence tout à fait originale dans le domaine de la représentation[i]. C’est un concept simple, efficace et fiable qui consiste en quelques mots à faire image au moyen de motifs élaborés et destinés à s’inscrire dans un environnement donné[ii]. La prestation Heidi Wood vise un public large puisqu’elle intéresse toute personne ou instance, commanditaire ou spectatrice, susceptible d’être confrontée dans son environnement réel ou virtuel, aux difficiles contrôles et déviations de l’image. Plus qu’un tableau à suspendre, la prestation Heidi Wood est une image à défendre ; plus qu’un résultat, c’est une suggestion, une projection. En ce sens, la prestation Heidi Wood est à prendre comme idéal à venir, un Coming Soon. Description de la prestation[iii] La prestation Coming Soon d’Heidi Wood consiste en une suggestion formulée selon différentes modalités qui varient et s’associent selon les cas : photographie, installation, montage, arrangement, etc. Cette formulation aussi aboutie soit-elle, ne peut être appréciée qu’en tant que simulation, à titre d’anticipation[iv]. Description du service suggéré[v] Le service suggéré par le Coming Soon d’Heidi Wood consiste en une amélioration du visible, un enjolivement du contexte, au moyen d’un système graphique dont la marque Heidi Wood est l’unique dépositaire[vi]. Le service proposé comprend la conception et la fabrication des motifs à partir des données contextuelles, et leur inscription au sein de ce même contexte, de façon effective ou simulée, permanente ou temporaire. Description du produit fourni Le produit attaché à la prestation Coming Soon d’Heidi Wood consiste en une image ou une série d’images composées qui anticipent sur le service suggéré[vii]. Ces images incluent les motifs issus de la gamme graphique Heidi Wood. Cette anticipation n’est qu’une occurrence possible de la prestation. D’autres produits dérivés du projet peuvent accompagner les images et leur présentation[viii]. Exclusivité et protection du produit La prestation Coming Soon d’Heidi Wood garantie l’exclusivité du produit dans le sens ou chaque attribution suggérée de motif est originale. Par ailleurs, une fois attribué à un contexte donné, le motif est considéré comme définitivement dévolu à cette première et unique qualification[ix]. Dépôt de la marque et droits d’auteur Par essence et par nature, la marque Heidi Wood en tant que ligne graphique et prestation originales est déposée. Elle est également infalsifiable puisque scellée contre ou au sein du contexte qualifié[x]. Toute contrefaçon est rendue impossible par le système codé du motif que le service de conception Heidi Wood est seul à connaître. Les droits d’auteur inhérents à l’utilisation prescrite d’un motif ne sont en aucun cas cessibles à d’autres emplois dans d’autres contextes[xi]. La cible Si elle concerne par essence tous les publics, la prestation Coming Soon d’Heidi Wood cible néanmoins les personnes ou instances, propriétaires ou responsables d’un espace donné, et attachées à l’image qu’affiche la configuration architecturale et décorative de cet espace. Plus spécifiquement, la prestation Coming Soon d’Heidi Wood vise les espaces fonctionnels modernistes, souvent imprégnés d’une esthétique formaliste, dérivée de la peinture abstraite et géométrique du 20ème siècle. La prestation Coming Soon d’Heidi Wood tend à révéler cette inspiration sous-jacente et néanmoins décisive en termes d’image de marque. Elle vise à réaffirmer cette origine de l’image tout en valorisant son recours[xii]. Les avantages liés au concept d’entreprise Le concept Coming Soon de l’entreprise Heidi Wood présente des avantages originaux par rapport à la concurrence déjà présente sur le marché de la représentation à caractère décoratif. L’attribution du motif, loin d’être arbitraire, est ici directement liée à la plasticité spécifique du contexte, ce qui rend ce motif efficient et parfaitement praticable en matière de valorisation du lieu et d’affirmation d’image. Le motif est par ailleurs déterminé dans une référence implicite à l’histoire des formes, ce qui assure à la proposition sa cohérence stylistique[xiii]. La part de marché L’évolution du marché plus que jamais prospère - de la représentation et ses mutations probables à longue échéance, permet d’envisager une croissance régulière de l’entreprise Heidi Wood. Cela se traduira par une augmentation de la part de marché détenue actuellement, ceci par effet de fidélisation et d’accroissement progressif de la clientèle, compte-tenu des multiples besoins ressentis en termes de gestion d’image[xiv]. Gamme de motifs Le catalogue Heidi Wood offre d’ores et déjà une gamme élargie de motifs génériques encore disponibles et adaptables à toute situation[xv]. Par ailleurs, son service de conception / confection l’augmente régulièrement de nouveautés qui tiennent compte des tendances passées et réactualisées[xvi].
[i] En tant qu’artiste, Heidi Wood se présente comme un prestataire de service. Elle situe volontairement ses propositions dans une réalité économique de marché. Ses modèles de fonctionnement et de communication sont calqués sur ceux de l’entreprise. Dés lors, il devient possible de décrire et apprécier son travail en se plaçant délibérément de ce côté. [ii] La feinte d’Heidi Wood peut être décrite comme une fiction : celle d’une petite entreprise qui conçoit et fournit un service en fonction d’un besoin repéré chez une clientèle ciblée. Le principe retenu par ce texte, consiste à jouer le jeu de la simulation induite par l’œuvre. En d’autres termes, il s’agit de pousser à son paroxysme la logique affichée de l’œuvre, en tentant de l’aborder comme le véritable modèle qu’elle simule. Ce texte s’inscrit donc dans la dimension diégétique de l’œuvre. Au même titre que l’œuvre, il faut le prendre comme une proposition supplémentaire à la fiction. [iii] L’exercice a valeur de test. La description d’un projet d’entreprise exige de rationaliser tous les aspects de son fonctionnement pour justifier de sa validité. Le commentaire critique lorsqu’il tend à valoriser la cohérence de l’œuvre, se doit également de prendre en compte tous les aspects de la démarche. Le rapprochement entre les deux types de texte est donc plausible. La contrainte tient principalement au vocabulaire (prestation, service, produit, clientèle, etc.) et à ses connotations. Le risque encouru est celui de la caricature. Mais c’est précisément au caractère forcé du trait que tient la métaphore. Et sur le contexte que repose une lecture au deuxième degré, à l’instar des œuvres d’Heidi Wood. [iv] Ces notes de bas de page font donc office de contexte (au moins pour un premier cercle). En se présentant comme un commentaire sur le texte, elles visent indirectement l’œuvre. [v] L’œuvre d’Heidi Wood, on l’aura compris, ne se prête pas à l’analyse comme le ferait une œuvre photographique classique. Ce n’est pas un constat, un enregistrement des choses en l’état mais plutôt une suggestion de transformation, d’amélioration, de valorisation de cet état des choses. Cette suggestion s’exprime au moyen de la photographie le plus souvent associée à un motif graphique inclus ou juxtaposé. [vi] Dans un sens, cette suggestion peut être vue comme une proposition décorative classique. La question reste de savoir ce qui est décoré et ce qui fait décor. Le motif apparemment tient lieu de tableau conçu pour le cadre de référence. Il joue le rôle de la touche décorative. Mais en même temps, il désigne et condense le caractère décoratif sous-jacent de ce cadre. Le rapport d’indexation entre le cadre et le tableau s’équilibre alors. Le milieu justifie le motif et inversement. Le cadre décore le tableau autant que le tableau décore le cadre. Le cadre pas plus que le tableau n’est décoratif. L’est seulement le rapport entre les deux. [vii] Mais tout cela n’est qu’une promesse. Une promesse de décor. La photographie, le motif inclus ou non, le papier peint, le montage, l’arrangement, tout ceci n’est qu’un simulacre. Rien n’est fait réellement. C’est une image, un reflet possible des choses. L’artiste face à une réalité fait une proposition qui s’attache à ce qu’elle voit mais également à ce qu’elle prévoit. Elle donne sa vision des choses sous la forme d’une anticipation que l’on a choisi de nommer ici Coming Soon. [viii] Coming soon est l’expression anglo-saxonne que l’on utilise pour annoncer la venue prochaine d’un évènement. Heidi Wood la reprend et l’intègre à son travail en tant qu’élément textuel ready-made. Coming soon 2006 peut être interprété à juste titre comme l’annonce d’une exposition mais également par glissement comme la désignation générique des expositions d’Heidi Wood. [ix] A l’instar de cette expression, toute l’œuvre d’Heidi Wood fonctionne en référence à des modèles de communication employés dans le domaine commercial. Ses installations peuvent être agencées comme des corners de grand magasin, ses œuvres diffusées sous forme de spam, ses compositions polyptiques se présentent comme des panneaux publicitaires quand ce ne sont pas les slogans eux-mêmes qui sont directement repris et détournés. Depuis ses premières œuvres, l’artiste oriente délibérément son registre d’expression sur le mode de la communication. Ce qui l’intéresse ce n’est pas l’annonce elle-même ni même ses codes spécifiques qui la régissent mais plutôt l’effet d’annonce. Heidi Wood travaille sur la puissance suggestive de ce type de visuels et les formes d’idéalisation vers lesquelles ils nous entraînent. [x] L’un des moteurs les plus efficaces de cette suggestion consiste à faire jouer sur un même plan plusieurs éléments hétérogènes, tels qu’une image photographique, un motif abstrait ou un slogan. Au sens traditionnel, c’est un collage. Sa force d’évocation repose sur le hiatus, le décalage qui se maintient entre ces éléments malgré leur rapprochement. Mais dans la mesure où le collage reprend et cite les modalités convenues de la communication visuelle, le hiatus est interprété et partiellement résolu selon les modes associatifs les plus courants : valorisation, désignation, substitution, prévision, anticipation. [xi] En combinant ainsi des données iconiques, textuelles, abstraites, figuratives, graphiques et photographiques, en se référant à l’abstraction géométrique, ses répercussions sur notre environnement architectural et décoratif, ses diverses récupérations et détournements en matière de design, de logo et de signalétique, en s’appropriant (par un détournement au second degré) ces mêmes codes de communication tout en simulant les mêmes modalités d’accroche, Heidi Wood face à une réalité donnée fait image, comme elle peindrait un tableau. [xii] Tous les ingrédients de la peinture y sont réunis : composition, motif, référence, citation, titre… A l’exception du médium certes qui n’est pas celui de la peinture traditionnelle. La médiation s’est ici substituée au médium. La matérialité est insignifiante, les œuvres d’Heidi Wood sont régénérables, et parfois même actualisées selon des matérialités diverses, à l’instar des visuels de notre temps. Mais dans la peinture ce qui compte, ce n’est pas tant la matière que la facture. A l’heure du numérique, les œuvres d’Heidi Wood affichent une émancipation presque insolente de la matérialité pour mieux mettre en valeur ses modalités factuelles de conception. [xiii] Cependant le travail d’Heidi Wood passe par des actualisations réelles particulièrement soignées et abouties. En termes de démarche, l’œuvre s’affirme en tant que projet. Mais en termes d’objet, les œuvres d’Heidi Wood sont parfaitement finalisées. Dans le pur respect des phénomènes plastiques détournés, elles affichent le caractère glacé et définitif qui convient à l’expression d’un idéal. [xiv] Ce texte commenté comme ce commentaire de texte, tendent à définir les grandes lignes d’une démarche à un instant donné. Ils cherchent à faire apparaître les caractères communs des œuvres, et pour ce faire, les décrit selon la logique d’un système. C’est sans doute la loi du genre. L’œuvre cependant ne respecte réellement aucun système. Elle évolue au fil du temps. Depuis la série des Serving Suggestion de 2001, jusqu’à la série Authentic New Mexico de 2007, plusieurs bouleversements sont apparus. L’expérience des spams de la série Los Angeles, par exemple, fut sans doute particulièrement marquante et décisive pour ce qui concerne la dimension d’autopromotion de l’œuvre. [xv] Authentic New Mexico, la série la plus récente à ce jour, ne ressemble pas aux séries précédentes. La partie « motif » pour la première fois est explicitement figurative. La figurine cite et détourne un art traditionnel. La poupée Kachina tire vers le play-mobil. Cette déviation fait commentaire sur une autre moins explicite et néanmoins présente dans le faux style en adobe qu’arbore l’architecture contemporaine de Santa Fe. L’association de la photographie et du motif n’est plus réellement une proposition décorative. C’est plutôt l’expression d’un regard amusé sur la tournure que prennent les choses dans le contexte particulier d’un environnement urbain - semble-t-il - entièrement dédié au tourisme. La question n’est plus de savoir si le motif doit être intégré dans l’environnement. D’une certaine façon, c’est déjà fait. La confrontation des deux suffit à le révéler implicitement. [xvi] Citation, emprunt et suggestion. L’œuvre d’Heidi Wood se fonde sur ces trois axes. La citation renvoie au passé, à l’histoire de l’art, à l’histoire de l’abstraction, à l’histoire des styles. L’emprunt porte sur les modes de communication visuelle qui prévalent actuellement dans le monde contemporain, lui-même très marqué par cette histoire des formes. La suggestion enfin se tourne vers le devenir formel de cet environnement en tant que décor. Chaque série exprime à sa façon une certaine réactualisation des utopies auxquelles ces formes étaient attachées. Il y a dans le travail d’Heidi Wood un goût à la fois nostalgique, facétieux et réjoui pour les capacités illusoires de l’image à nous promettre un monde toujours plus clair, plus simple, plus authentique.
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