| exposition 2006 |
| Photographies Biographie Écrits - Exposition 2004 |
| Les photographies d'Eric Nehr présentent une succession de portraits en buste de personnes jeunes rencontrées dans la rue et prises en studio. Chacune est devant un fond peint, monochrome, de couleur différente. La lumière modèle en douceur les visages, les cous, les épaules sans projeter d'effet d'ombre, sans indiquer non plus la source. Les tirages, très beaux, très lumineux, restituant la dimension réelle des visages légèrement flous sans être pour autant pixellisés à l'évidence. Vers 1855/60, lorsque Nadar réalise ses célèbres portraits du monde des arts et de la politique, il pose de façon magistrale, en s'inspirant de Rembrandt, les canons d'un genre photographique appelé à une grande fortune. Le jeu du clair-obscur, les fonds sombres, le regard inspiré dévoilant une psychologie en relation avec ce que nous connaissons de ces célébrités, la tendance à l'archétype, tous ces ressorts sont utilisés depuis avec bonheur par les grands studios, tel le Studio Harcourt. Eric Nehr se démarque clairement de cette attitude classique. Mieux vaut, pour appréhender ses photographies dans leur vérité, les aborder par leur périphérie. Numérisé, le fond peint renvoie à ces gammes de couleur que nous proposent les ordinateurs. Les visages semblent alors collés, rajoutés ; le code coloré n'évoque plus une psychologie particulière, le sujet et le fond sont disjoints. Le buste apparaît partiellement, souvent flou, accentuant ainsi le sentiment de transparence du corps. Le cou est déployé, mais aussi vrillé pour que le visage se tende vers nous. Cou et buste expriment les tensions et les fragilités que le visage ne dit pas. Celui-ci est absent, un peu indifférent, les yeux dans le vague, parfois il se pose sur nous sans regarder vraiment. Tous ces anonymes semblent dépassés par des nécessités et des désirs collectifs dont les fondements leur échappent, ceux du monde virtuel et ceux de la mode. Entre distance et proximité, notre rapport à ces images change : alors que nous voyons de loin un portrait dans son unité, de près les effets de tirage numérique nous remettent à distance. L'expérience que nous vivons avec nos sens n'est plus alors assurée, ce que produit le monde virtuel de l'informatique. Si depuis l'arrivée des médias, expérience et connaissance du monde ne se recouvrent pas dans notre conscience, le monde virtuel ne nous assure plus maintenant du lien entre expérience et réel. Les photographies d'Eric Nehr oscillent entre ces deux perceptions de manière significative. Les années 90 ont vu un extraordinaire développement des présupposés de l'effet de mode dans le champ artistique. Les nouvelles stars sont maintenant les mannequins plutôt que les vedettes hollywoodiennes. La mode, par ce qu'elle impose d'archétypes simplifiés et de conditionnements à notre perception, produit une vision stéréotypée du corps humain. Les êtres d'Eric Nehr semblent touchés par celà, par ce désir de se conformer à ce à quoi il faut ressembler pour être vu. Ils ne cherchent pas tant à s'adresser à nous par le biais de leur photographie, qu'à être, au moins une fois dans leur vie, une image de mode. Le champ artistique est affecté par celà. Eric Nehr détourne intelligemment le portrait comme genre hérité de l'art pour signifier ce que cette rencontre avec la mode a de réducteur. L'intérêt du travail d'Eric Nehr est là. L'esthétique informatique et celle du corps du mannequin de mode, projetées sur ces êtres anonymes, les montre tendus et fragilisés par ce double désir : se conformer à ce qui est devenu pour une génération entière le seul moyen de s'affirmer collectivement à travers un imaginaire stéréotypé, et être présent au monde dans leur entière singularité. Philippe Bazin Novembre 1998 |
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