Yacouba, 70 x 60 cm, tirage jet d'encre
Eric Nehr, enquête didentité
Jean, Christine, Margaret, Stéphane, Robert, Flora : des gens, des inconnus, des jeunes et des vieux, des passants qui larrêtent et quil arrête. Pourquoi lun plus quun autre ? La ligne dune nuque, léclat dune carnation, rien de plus ou plutôt si, cet instant rare, cette émotion, ce déclic qui crée le désir dimage.
Pour chacun deux, à chaque fois, Eric Nehr pense et peint lui-même un fond dune tonalité subtile, en dehors des gammes standard. Dans le studio, face à lobjectif, le modèle se dépouille, mise à nu où lêtre apparaît sans fard, sans maquillage ni bijoux, ni vêtement ou accessoire. Eric Nehr dirige la pose, toujours en buste, de profil, de face ou de trois-quart, de manière à accentuer ce qui la appelé : létirement dun cou, lovale dun visage, une présence, une étrangeté. La lumière naturelle évite la théâtralisation de clair-obscurs affirmés ; seul un léger flou nimbe parfois la silhouette. Malgré le parti-pris frontal, ni faux semblant ni afféterie, il émane de ces portraits danonymes, familièrement désignés par leur prénom, une grande douceur, une grande pudeur aussi. Le format ne cède pas à la mode du gigantisme, ni le travail à la tentation de la série, mais entretient un rapport intime de face à face. On néchappe pas à lénigmatique proximité avec cet autre qui saffiche sans se dévoiler, offre la paroi lisse de sa surface dans léclat subtil de tons sourds, dune matité rendue par le tirage (impression jet dencre) où le seul écho possible est celui de sa propre voix.
En gommant tout indice géographique ou social, tout élément psychologique, Eric Nehr rend lindividu hors des repères admis et partagés par toute une communauté, depuis les bustes romains, les peintures florentines ou flamandes et ce, jusquaux prises de vue de Nadar et au simple photomaton.
Sans nous épargner du coup un léger malaise, car de quoi sagit-il finalement, Eric Nehr met face à nous mêmes : quel est cet autre qui sans me voir me regarde ; qui sans me dire minterroge ; qui sans contexte, sans histoire, me force à tisser la mienne ? Drôle dexpérience que de constater que certains voient celui-ci alternativement triste, tendu, serein ou rêveur : image miroir de tout un chacun.
Véronique Bouruet-Aubertot
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